• 10-Le don

    Lorsqu'on découvre que l'on peut faire une prédiction, cela incite à se poser des questions sur le temps lui-même, et sur l'éthique en la matière: comment peut-on voir le futur? est-il immuable? que peut-on dire ou ne pas dire? de quelle source provient une prédiction? Peut-on changer le futur si on le connaît? Le destin est-il écrit à l'avance? Ce sont des questions qui ont inspiré un grand nombre de contes et de films fantastiques.Je pense que personne ne connaît la réponse.

    Il y a un conte arabe: "Ce soir à Samarcande" où la mort rencontre un vizir à Bagdad. Le vizir fait tout pour lui échapper et part au triple galop à Samarcande, mais c'était justement là que la mort devait venir le chercher! Ce qui signifie que quoiqu'on fasse, on ne peut échapper à son destin.

    En ce qui concerne la prédiction que j'avais faite, nous concernant mon ami et moi-même (article 9), j'étais certaine que je n'avais pas le pouvoir de voir dans le temps et les événements, mais que pendant un instant, j'avais été le véhicule d'une pensée qui s'était superposée distinctement à la mienne.

    Cette pensée se confondait aussi à la mienne, car je prenais peu à peu conscience que je disais souvent des choses qui me paraissaient évidentes mais que, rationnellement, je n'étais pas censée savoir.

    Je donnerai un exemple parmi tant d'autres, qui m'a obligée à me poser des questions. Un matin une de mes collègues est arrivée à l'école en pleurant à chaudes larmes. Son père avait fait une alerte cardiaque la veille dans la soirée, disait-elle, et il avait été aussitôt admis aux urgences où on devait lui faire des examens. Je ne connaissais pas son père, encore moins son état de santé, mais je la rassurai avec assurance:

    - Ne t'inquiète pas, ton père n'a rien de grave, c'est une fausse alerte, les médecins vont le faire sortir pour le week-end, tout ira très bien.

    Sa réaction m'a surprise: elle s'est arrêtée de pleurer, m'a regardée avec colère, et sans rien dire, elle est partie dans sa classe. Pendant le reste de la semaine, elle ne m'a pas dit un seul mot, je ne comprenais pas pourquoi.

    Le lundi suivant, je lui ai demandé des nouvelles. Elle m'a dit  qu'en effet, son père était sorti de l'hôpital et qu'il n'avait rien au cœur, qu'il avait eu problème de digestion. Sa colère contre moi s'était envolée, et elle me regardait avec étonnement:

    - Mais comment tu le savais?

    C'était la question que j'entendais souvent: ça me venait immédiatement à l'esprit comme une évidence absolue, comme deux et deux font quatre, mais ça m'arrivait surtout sous l'emprise d'un sentiment fort, tel que l'empathie ou la colère et je le disais avant d'avoir réfléchi si c'était logique ou rationnel.

    Je lui ai demandé:

    - Pourquoi étais-tu fâchée? je t'ai dit quelque chose qui t'a blessée?

    -  Quand je t'en ai parlé, tu ne pouvais pas savoir, personne ne savait, pas même les médecins ! J'ai pensé que tu me disais ça pour te débarrasser de moi!

    - Pas du tout! J'ai ressenti tout de suite que la peur de perdre ton père était disproportionnée à son malaise, et je voulais te rassurer en te disant naturellement ce que je ressentais.

    De nombreux conflits que j'avais avec mon mari démarraient par un désaccord "sur ce qui allait se passer" lorsqu'il envisageait quelque chose. Mon mari croyait que je le contredisais à plaisir, alors que  je pensais qu'il ne voyait qu'un aspect de la question, et qu'il ne raisonnait pas logiquement. Il ne discutait pas avec moi et se contentait de me traiter de folle ou de sorcière, et il m'accusait de "faire arriver les choses pour avoir raison ou le contrarier", par le seul pouvoir de mon esprit, sans avoir aucune action sur elles! Je me disais que c'était lui qui "délirait"!


    Ayant vécu dans un pensionnat catholique très fermé jusqu'à dix-huit ans, avec ses règles strictes et même sectaires, puis après mon mariage, étant entrée directement dans le milieu enseignant et laïc, où ces sujets n'étaient jamais évoqués, j'ignorais tout des sciences occultes. Je savais que ça existait, et je lisais mon horoscope en souriant comme tout le monde, mais j'étais loin d'imaginer que j'étais personnellement concernée.

    J'avais toujours pensé que c'était "normal" de prévoir ce qui allait arriver. Pour moi, c'était seulement une question de bon sens, et je croyais que tout le monde pouvait  prévoir un événement de la même façon que moi, en "faisant des déductions" qui découlaient de l'enchaînement logique des causes et des effets. Mais quand de toute évidence, il n'y avait aucune logique, je pensais que c'était seulement une intuition, quelque chose que je ressentais, mais je n'avais jamais pensé que je faisais de la voyance!

     

    Je ne savais pas que j'avais "le don". Quand la soeur parlait de moi, et qu'elle croyait que je ne l'entendais pas, il lui arrivait de dire "elle a un don" et de se mordre aussitôt la langue, parce que, pour la religion catholique, c'est une hérésie. La soeur se reprenait en disant que j'étais "très intelligente", avec des airs sous-entendus, et je me demandais pourquoi elle prenait ces airs mystérieux.

    Dans la Bible, il est dit "qu'il faut brûler les devins et les sorciers" et "qu'il faut les tenir à l'écart du reste de la population" (citation approximative, et je n'ai pas la référence!) et l'histoire de l'Eglise prouve que ces conseils ont été souvent mis en pratique, particulièrement pendant l'Inquisition. Mais la peur et la méfiance persistent, et on soupçonne de folie les gens "qui ont un don", et les nombreux charlatans dans ce domaine ne font qu'empirer les choses.

     Quand le roi des Gitans de Hongrie avait dit:

    - elle est comme nous, mais elle ne le sait pas encore, je vais l'aider.

    Il voulait m'aider à savoir reconnaître et utiliser ce don à bon escient, ou cette faculté particulière qui permet de "voir" au-delà de la barrière de l'espace-temps. Il ne m'a pas donné le don, mais il m'a beaucoup aidée à comprendre les réactions d'incrédulité, et même de méfiance, de mes interlocuteurs car j'en étais arrivée à développer le syndrome de Cassandre, et j'avais tendance à me renfermer.

    Désormais je faisais attention à ce que je disais pour m'exprimer "comme tout le monde". J'ai dû faire un travail sur moi-même et me contenter de "parler de la pluie et du beau temps". Je m'efforçais de  laisser en arrière "toutes les choses qu'il ne fallait pas dire" en révélant aux gens ce qu'ils ne sont pas prêts à entendre, en particulier lorsqu'ils me mettaient en colère car, dans ce cas, une prédiction est perçue comme une malédiction.

     

    Cassandre était la fille de Priam et d'Hécube. Apollon l'avait dotée  du don de prophétie, mais elle se refusa à lui, et le dieu se vengea en décidant que personne ne la croirait jamais. Elle prédit en vain la défaite et la ruine de Troie.Le syndrome de Cassandre peut désigner un trouble psychique où la personne annonciatrice d'évènements a le sentiment de n'être jamais entendue.

     

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